66. Text-message

Alvear Palace , Buenos Aires (DR)

Son vaisseau japonais en forme de taxi anglais se faufile entre les voitures, les bus, les scooters et les camions de livraison. Plus énergique que jamais, Sophie est pressée. Assise sur la banquette arrière, Suzanne… Le rythme s’accélère depuis déjà quelques semaines et elle a parfois du mal à suivre le tempo que lui impose LGS : visionnage des images du clip Ne m’oublie pas – l’on y danse, je vous jure que l’on y danse ! –, promo à tout va (Suzanne en double file), enregistrement Taratata featuring Mathieu Boogaerts (Suzanne endormie dans la loge), rendez-vous avec Claude Gassian pour une séance photo (Suzanne en ombre portée).

Rouge sur rouge, rien ne bouge. Arrêtée au feu, Sophie en profite pour compléter le text-message qu’elle essaie d’envoyer à Alpdf depuis tôt ce matin : « AL, j’ai bien eu votre SMS, suis sur le départ pour Annemasse résidence, je n’ai le temps de rien donc pas pu visionner Kitsch Fantasme. » Rouge sur vert, Sophie clique sur SEND LATER. La voiture redémarre en trombe, poussée par les klaxons et l’agitation de la ville. Suzanne sursaute, visiblement fatiguée, oppressée. Nuits courtes, manque de sommeil, elle doute : est-elle vraiment faite pour cette course poursuite incessante – en quête de quoi au juste ? –, se demande-t-elle à l’angle de la rue de Rivoli et de la place de la Concorde. Et toutes ces mains que l’on serre, ces prénoms qu’on oublie, ces joues qui se collent, ces bonjours, ces bye-bye etc. Plus enthousiaste que jamais, Sophie n’a guère le temps de répondre à cet écho mélancolique ; on l’attend à 11h30 et elle sera à l’heure, comme à son habitude.

Travaux. Ralentissement. Embouteillage. La chanteuse poursuit son message fantôme à destination de son complice exilé : « Séances photos + promo + course robe + répèts + set-liste et 1ère date samedi prochain, le 4 février. J’ai peur, comme toujours… Je mets tout en place cette semaine. J’enchaîne avec le Maroc. Quand rentrerez-vous de Buenos Aires finalement ? Je vous appellerai d’Annemasse, plutôt le soir. J’espère avoir du wifi. Sophie »

Alpdf était supposé rejoindre LGS aujourd’hui à Paris. Mais il a prévenu qu’il aurait du retard – comme à son habitude. Oisif et seul dans sa suite de l’Alvear Palace, il répond au text-message de sa Grande amie : « Ma très chère, merci de vos nouvelles. Je demeurerai encore quelques jours, comme je vous le disais hier, dans le joli quartier de Recoleta à Buenos Aires. Le climat y est doux, 25°C en moyenne. Sachez que même à 11000 kilomètres et 14 heures de vol, je suis près de vous ; j’espère que vous n’en doutez pas. Vous pouvez me joindre à tout moment – je ne sors pas, je ne fais rien – au (0)11 4808 2100. Demandez simplement Alpdf. Votre fantôme argentin qui ne vous oublie pas. AL »

Alpdf ne tourne pas rond et compte les jours J-16, J-15, J-14 qui le séparent du dénouement final, le 13 février prochain. Il est à peine 7h15 du matin à Buenos Aires. D’humeur maussade, AL tire nerveusement sur une Sobranie of London, en tournant les pages vides de son carnet fantôme. C’est alors qu’attiré par les premiers rayons du soleil qui viennent griffer les ombres de sa suite Louis XVI, il se tourne  plus pâle que jamais  vers l’une des grandes fenêtres que comporte la chambre à coucher et l’ouvre en fredonnant…

« Je le sais tu n’existes pas Suzanne, pourtant je te parle, pourtant je te parle ; ton oreille un coquillage Suzanne, où j’entends la mer quand je suis en ville, quand je suis en vie… Qu’est-ce qui m’arrive, qu’est-ce qui m’attend, qu’est-ce qui m’a pris et quand j’y pense, comment te dire ce que j’entends, venu de nulle part, un autre vertige. »

Votre fantôme à rebours commencé,

Alpdf

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Le 30/01/2012