51. Confidences (part. 2)

La Grande Sophie s’entretient avec son fantôme – suite.

« Je n’ai jamais cru aux solutions collectives (…) Je pense être plus efficace en faisant des petites chansons qui apportent 4-5 minutes de joie à ceux qui les aiment, je pense ne pas avoir trop démérité (…) Je ne suis ni un philosophe ni un sociologue, je suis un poète mineur, un faiseur de chansons, je traduis des émotions. » (Georges Brassens)


Que vous évoque ces mots de Brassens ?

J’aime beaucoup cette phrase que je connaissais ! La scène permet de se rendre compte de ce que Brassens décrit en quelques lignes. Quand on voit les gens heureux, on se dit que ce n’est pas rien et que c’est même beaucoup d’arriver à donner du plaisir en créant un divertissement.

Malgré votre côté accessible, chaleureux et spontané, vous gardez une part de mystère. En avez-vous conscience ?

C’est intéressant la vision des autres. Je ne maîtrise pas la notion de « mystère » me concernant, mais je sais que j’ai besoin de garder un jardin secret. Je me livre beaucoup et de plus en plus, même si je reste très pudique. C’est peut-être la pudeur qui crée le mystère, je ne sais pas.

Vous sentez-vous à l’aise avec votre physique – votre visage, votre corps – en général ? L’investissez-vous (ce corps) de manière différente, particulière, quand vous montez sur scène ?

Je suis beaucoup plus à l’aise sur scène avec mon physique. On peut y jouer de tout, même de ses maladresses. C’est un espace de liberté que j’ai plus de mal à trouver au quotidien, où je suis volontiers invisible ou « à la place du fantôme » ! Mon visage je l’accepte, je l’inspecte et je le vois évoluer. Je me pose des questions, certains jours sont meilleurs que d’autres et vous savez bien que c’est plus difficile pour une femme que pour un homme, ce fameux temps qui passe…

Parlez-moi du public. Cela fait plus de quinze ans que vous chantez et qu’il vous suit. Avez-vous l’impression de le connaître ? Comment le décririez-vous ?

Je reconnais certains visages du public de la première heure, les fidèles… Je trouve les gens incroyables ! La magie d’un concert vient aussi du public, c’est un véritable échange avec lui. J’aime regarder les gens et ne pas être aveuglée par la lumière. Je m’adresse à eux, je veux les voir. Je me permets souvent de faire un tour dans la salle pendant le concert ; c’est amusant, je passe dans les allées, je vais « sentir » de plus près… J’ai toujours eu un public assez large, enfants, adultes de tous âges. Ce qui me plaît, c’est que toutes ces personnes qui me suivent de concerts en concerts, aiment avant tout se laisser surprendre. Elles savent que mes chansons évoluent d’une tournée à une autre et ne restent pas figées sur les « versions album » ; je peux donc me permettre de revisiter les arrangements et de m’amuser librement. J’ai la chance d’avoir un public curieux et très respectueux.

Votre public compte-t-il – déjà – plusieurs générations ? Quelle place avez-vous l’impression d’occuper dans cette relation qui vous lie à elles et eux ? Celle d’une amie, d’une confidente, d’une sœur, d’un fantasme ? Se confient-ils parfois à vous ?

C’est peut-être encore un peu tôt pour juger d’un possible relais générationnel au sein de mon public ! (Rires) Mes chansons semblent toucher aussi bien les plus jeunes que les plus âgés et ce depuis le début. Les gens se confient à moi dans le sens où ils témoignent de leur « proximité » vis à vis de telle ou telle chanson. Ils me disent volontiers en quoi ils se sentent concernés, touchés par les thèmes que j’aborde.

Avez-vous le sentiment d’avoir une responsabilité vis à vis du public (et en particulier vis à vis des jeunes fans – enfants, adolescents – qui se reconnaissent dans vos chansons ?) De quelle responsabilité pourrait-il s’agir ?

J’ai la responsabilité de provoquer une émotion et de ne pas laisser les gens indifférents, d’une manière ou d’une autre. Je ne suis pas là pour leur dire ce qu’ils doivent éprouver ou ressentir ; je tiens à les laisser choisir. Ils peuvent très bien ne retenir qu’un mot ou une phrase pour faire voyager leur imaginaire ou retrouver un peu de leur propre histoire. Il peuvent aller chercher ce qui leur ressemble ou, pourquoi pas, autre chose de plus exotique, qui serait à l’opposé de ce qu’ils sont.

Comment définiriez-vous le « métier » que vous faites ? Que représente-t-il pour vous en terme d’engagement ?

C’est toute ma personne qui est sollicitée. Ma tête pour trouver les idées, mes doigts pour écrire les textes et jouer de la guitare, ma bouche et mes cordes vocales pour chanter, mes jambes et mon bassin pour bouger, mon ventre et mon dos pour respirer… L’engagement est celui d’être suffisamment sincère pour pouvoir créer, provoquer des émotions. Et c’est en cela que je rejoins les mots de Brassens que nous évoquions tout à l’heure.

Croyez-vous qu’il puisse y avoir des recettes pour entretenir un lien privilégié avec le public sur la durée et notamment sur scène ? Comment vous y prenez-vous pour aller « le chercher » chaque soir ?

Je crois avant tout qu’il faut aimer monter sur scène et vivre l’instant présent. On ne pense pas au passé et on ne se projette pas dans le futur. Le moment qui est en train de se jouer, là, sous nos yeux, on en fait quoi ? On le partage pendant au moins une heure trente et c’est ici et maintenant. Tous les sens sont en éveil. On laisse respirer notre instinct. On apprivoise une salle en étant complètement disponible à ses résonances et ce n’est qu’à cette seule condition que l’on va pouvoir commencer à jouer… ensemble !

 




Propos recueillis par votre homme invisible,

Alpdf
Photographies par Alpdf
51
Le 02/11/2011