50. Confidences (part. 1)

La Grande Sophie s’entretient avec son fantôme.

« Les mots de l’an passé sont d’un discours passé, les mots de l’an prochain voudraient une voix neuve »


« Apprenez les dons que vous réserve la vieillesse »

 

(Little Gidding,  T.S. Eliot)

 

Il m’a semblé que ces premiers mots prononcés par le fantôme dans le poème d’Eliot, pouvaient résumer à eux seuls l’humeur de « l’entre deux albums » ; avec son cortège de doutes, d’angoisses, de désirs aussi, de rêves…

Je me sens tout à fait en adéquation avec cette phrase. Je n’ai pas du tout l’envie de vivre à travers le passé. J’ai conscience qu’il ne faut pas le négliger non plus. C’est un témoin. La voix neuve représente pour moi cette envie d’évoluer sans cesse.

La thématique du temps qui passe est récurrente dans vos chansons ; on pourrait presque dire, sans que cela soit péjoratif, qu’elles ne parlent que de ça. Voyez-vous la « vieillesse » comme un naufrage ou au contraire comme une possible alliée ?

Le temps qui passe fait partie de mes obsessions. Mes grands-mères et ma mère ont souvent répété : « Ca passe si vite ». Plus jeune, je ne comprenais pas vraiment pourquoi on disait ça. Enfant je rêvais d’être adulte et autonome, j’avais une espèce de curiosité et une impatience à découvrir ce qui pouvait bien m’attendre. La vieillesse n’est pas la même pour tout le monde. Certains vont avoir plus de chance que d’autres et être plus résistants. Il y a cette dégradation du corps et de la peau qui est bien réelle. On met aussi plus de temps à se remettre de tout. Au bout du compte ce sera le naufrage, inévitablement, car nous allons tous quitter le navire un jour ou l’autre, et plus nous le quitterons tard, plus nous serons riches d’expériences. Je ne vois pas la vieillesse comme une possible alliée mais comme une possible allée

Vous me disiez, il y a quelques temps : « Je vous parle au pied des montagnes russes ». Pouvez-vous préciser ?

Le yoyo des états d’âme. On monte dans le train, certaines choses sont maîtrisables et d’autres ne le sont pas… Il existe ces petites surprises de la vie, celles qui vous emmènent haut, on se dit que c’est le bonheur mais il y a forcément un mais. Des évènements qu’on n’avait pas envisagés, dont on ne pensait pas qu’ils pouvaient nous arriver, nous tomber sur le coin de la figure. On ne descend pas du train, on est juste au pied des montagnes russes !

Concrètement, quand avez-vous commencé à penser aux chansons qui vont « hanter » votre album à venir, La place du fantôme ?

J’ai commencé à écrire dés que j’en ai eu le temps. Après la longue tournée de l’album Des vagues et des ruisseaux, il y a eu « les Françoises », puis quelques concerts acoustiques au Canada jusqu’à New York. J’ai ensuite enchaîné avec une musique de téléfilm durant plus d’un mois. J’ai eu besoin de repos après tout ça, avant de me relancer dans l’écriture et ce dès l’automne 2010. Je m’y suis remise progressivement, sans grand succès, puis tout est arrivé presque d’un coup. Les chansons débarquaient les unes à la suite des autres !

Les années qui passent – ainsi que le succès, la reconnaissance de votre travail et de votre talent – adoucissent-elles l’appréhension, la peur de ne pas être à la hauteur, de décevoir, ou au contraire ?

Bien au contraire, si vous saviez ! J’ai l’impression que c’est de pire en pire. J’ai toujours eu cette volonté de me renouveler et surprendre, du coup la barre est toujours haute. Je ne baisse jamais les bras. Je n’aime pas décevoir. Le trac peut être aussi un petit moteur mais là, parfois, j’ai l’impression d’avoir une grosse cylindrée presque impossible à maîtriser ! (Sourires)

Quelle étape vous paraît-elle la plus difficile à appréhender ? Celle de l’écriture/composition ou celle du choix d’une identité sonore pour l’enregistrement en studio ?

J’ai envie de vous répondre les deux, même si j’ai le sentiment qu’il y a avant tout chez moi une urgence dans l’écriture et la composition d’une chanson. L’identité sonore est importante et pourtant plus difficile à formuler ; on la cherche, c’est comme un vêtement qui habille un corps. Elle va correspondre à un moment. L’écriture aussi, à la différence que c’est le corps, c’est ce qui vient naturellement. Je ne sais pas si je suis claire mais c’est comme cela que je le ressens…

Qu’en est-il de la « promo » auprès des médias ? Je crois que vous la redoutez particulièrement…

Oui c’est vrai. C’est une sensation assez récente et je n’ai pas d’explication à cela. Je n’aime pas parler abondamment, je préfère écouter les autres. Après coup, je me dis toujours, j’aurais pu dire ça puis ça… Tout devient plus limpide mais c’est déjà trop tard. J’ai besoin de temps. En interview et particulièrement sur un plateau télé, il faut trouver les mots justes tout de suite ; souvent je me disperse et ça m’énerve !

Renoncez-vous facilement à votre « solitude » dans le travail ? Et dans votre vie personnelle ?

Encore un fantôme qui me poursuit ! Je n’y renonce jamais, aussi bien dans le travail que dans ma vie personnelle. Je ne me mélange pas facilement aux groupes, j’ai du mal à y trouver ma place. Je n’ai jamais eu de « bandes de potes », je préfère avoir des relations privilégiées avec quelques personnes. Pour ce qui est de la musique, j’ai besoin de mettre mes idées en place d’abord toute seule, même si, plus tard, je ressens l’envie de les partager. C’est comme cela que je fonctionne, depuis toujours je crois… Je vois assez peux de monde, je peux même passer des jours entiers sans mettre le nez dehors, jusqu’au moment où c’est plus possible ! (Rires)

En quoi votre manière d’envisager la conception d’un album a-t-elle changé depuis vos débuts ?

Je fonce moins tête baissée, je fais davantage de choix en suivant mon intuition, mon instinct, sans me laisser séduire par les discours des autres. Mais certaines choses ne changeront jamais. J’ai toujours l’impression que je joue ma vie quand je fais un album. Je prends tout à cœur avec cette gravité-là et c’est parfois démesuré. Une forme d’hyper sensibilité dans ces moments-là…

Images par Alpdf


Propos recueillis par votre ghostwriter,

Alpdf

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Le 29/10/2011